En avril 2026, la connexion du barrage hydroélectrique Julius Nyerere au réseau national tanzanien a modifié en profondeur l’équation énergétique du pays. La capacité installée a grimpé à 4 015 mégawatts, un niveau jamais atteint auparavant, grâce à un investissement estimé à 6,5 billions de shillings tanzaniens, l’équivalent d’environ 2,5 milliards de dollars. Construit sur la rivière Rufiji, cet ouvrage concentre désormais les espoirs du gouvernement en matière d’industrialisation.
Le raisonnement des autorités est direct : une offre électrique plus abondante doit permettre de réduire les coûts de production pour les fabricants et d’attirer des industries à plus forte valeur ajoutée. Le tissu économique deviendrait ainsi moins dépendant des groupes électrogènes et des importations d’énergie. La transformation des ressources minières et l’agro-industrie figurent parmi les secteurs désignés comme premiers bénéficiaires de cette disponibilité accrue. La compétitivité industrielle du pays dépend, en partie au moins, de la concrétisation de cette promesse.
Le Standard Gauge Railway, un corridor ferroviaire à vocation régionale
Parallèlement au chantier énergétique, la construction du Standard Gauge Railway (SGR) avance. Cette ligne ferroviaire électrifiée de 2 800 kilomètres est appelée à remplacer l’ancienne voie à écartement métrique héritée de la période coloniale. Son coût total est estimé entre 7 et 10 milliards de dollars, financé pour l’essentiel sur fonds publics.
Des trains de passagers circulent déjà quotidiennement entre Dar es Salaam, Morogoro et Dodoma. Sur le plan du fret, les marchandises atteignent le port sec d’Ihumwa en environ quatre heures depuis la côte, contre le double ou davantage par la route. La prochaine étape consiste à prolonger la ligne jusqu’aux frontières des pays enclavés voisins, parmi lesquels le Burundi, le Rwanda et la République démocratique du Congo, qui dépendent aujourd’hui majoritairement du port kenyan de Mombasa pour leurs échanges extérieurs.
C’est là que se joue une compétition régionale aux enjeux économiques significatifs. Dar es Salaam entend capter une part croissante du trafic de transit à destination des pays enclavés, en s’appuyant sur ses nouvelles infrastructures ferroviaires et portuaires. À mesure que le SGR avance, la Tanzanie renforce son positionnement comme corridor commercial alternatif à Mombasa, point d’entrée historiquement dominant pour l’hinterland est-africain.
Africa50 et BII : un engagement panafricain à Dar es Salaam
Le 11 août 2026, le forum Infra for Africa, réuni dans la capitale économique tanzanienne, a été le cadre de plusieurs annonces structurantes. La plateforme panafricaine Africa50, spécialisée dans le financement d’infrastructures sur le continent, a signé plusieurs accords d’investissement et de partenariats. Parmi eux, un engagement de 20 millions de dollars de la British International Investment (BII), le bras d’investissement du gouvernement britannique, au sein de l’Africa50 Infrastructure Acceleration Fund.
Ce montant est modeste comparé aux coûts des projets tanzaniens en cours. Son importance est surtout symbolique : il valide le modèle de financement promu par Africa50 auprès d’investisseurs institutionnels. La plateforme ne finance pas directement des méga-projets publics. Elle joue un rôle d’intermédiaire entre les États africains et les investisseurs privés, en structurant des instruments destinés à réduire le risque perçu par les marchés. L’engagement de BII consolide la crédibilité de ce fonds et élargit sa capacité de déploiement.
La présence de BII à Dar es Salaam s’inscrit dans un mouvement de fond plus large. Les institutions financières de développement britanniques et européennes cherchent à renforcer leur présence en Afrique de l’Est, dans un contexte de compétition accrue avec d’autres acteurs, notamment les bailleurs publics chinois qui ont longtemps dominé le financement des grandes infrastructures du continent. Africa50 offre une articulation différente, fondée sur la mobilisation de capitaux privés plutôt que sur des prêts d’État.
Un modèle de financement qui doit évoluer
La question que le gouvernement tanzanien pose désormais publiquement est celle du financement de la prochaine vague de projets, sans alourdir davantage la dette publique. Le SGR et Julius Nyerere ont mobilisé des ressources qui dépassent 10 milliards de dollars au total, pour une économie dont le PIB annuel tourne autour de 80 milliards de dollars. La part de financement public dans ces deux chantiers est substantielle, et les projets futurs nécessiteront une diversification des sources.
Lors du forum Infra for Africa, le gouvernement tanzanien a affiché une orientation nouvelle : orienter les prochains investissements directs étrangers vers le secteur manufacturier et les PME, plutôt que de concentrer les financements sur de nouveaux méga-projets publics. Ce changement de discours traduit une ambition de transition : passer de la phase de construction d’actifs d’infrastructure, principalement financée à crédit, à une phase de valorisation productive de ces actifs. L’implication d’Africa50 s’inscrit dans cette logique, en facilitant l’entrée de capitaux privés sur des projets qui seraient autrement trop risqués pour les marchés.
Ce que ce pari change pour l’Afrique de l’Est
La Tanzanie a engagé ces dernières années deux investissements d’infrastructure à grande échelle : un barrage évalué à 2,5 milliards de dollars et un réseau ferroviaire estimé entre 7 et 10 milliards de dollars. En associant ces actifs à des plateformes de financement comme Africa50, le pays s’est doté d’une base qui dépasse ses seuls intérêts nationaux. Un SGR opérationnel jusqu’aux frontières de la RDC et du Rwanda faciliterait les flux commerciaux dans un corridor regroupant plusieurs centaines de millions de consommateurs. Dans la perspective de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf), la qualité des corridors de transport constitue un déterminant concret de l’intégration effective des marchés régionaux. La question qui reste ouverte est celle de la valorisation productive : il faudra que les industries s’approprient ces infrastructures pour que le modèle prouve sa pertinence au-delà des seuls chiffres de capacité installée.
Photo : egyptianstreets.com










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