Un prêt de 100 millions d’euros pour une première en Afrique et au Moyen-Orient
Le 24 juillet 2026, le Conseil d’administration de la Banque africaine de développement (BAD) a approuvé un prêt de 100 millions d’euros à Gotion Power Morocco, filiale du groupe chinois Gotion High-Tech, pour la construction d’une usine intégrée de batteries lithium-fer-phosphate (LFP) dans la zone franche de Rabat-Salé-Kénitra. Selon le communiqué de la BAD, il s’agit de la première usine de ce type annoncée à la fois pour l’Afrique et pour la région MENA (Moyen-Orient et Afrique du Nord).
La banque précise qu’elle agit comme arrangeur mandaté dans le cadre de la Nouvelle architecture financière africaine pour le développement (NAFAD) et qu’elle envisage de mobiliser jusqu’à 141 millions d’euros supplémentaires auprès de partenaires financiers. Au total, le projet pourrait attirer plus de 240 millions d’euros de financements extérieurs, en complément des fonds propres de Gotion High-Tech.
Les paramètres industriels sont précis : la première phase devrait générer plus de 600 emplois directs, et le taux d’intégration industrielle locale est fixé à 70 %. Ce dernier chiffre signifie que la majorité des composants et des services liés à la fabrication des batteries sera produite ou fournie au Maroc, écartant un modèle d’assemblage de pièces importées.
LFP : une technologie au cœur de la mobilité électrique mondiale
Pour comprendre l’enjeu industriel du projet, il faut revenir sur la chimie LFP. Les batteries lithium-fer-phosphate s’imposent aujourd’hui comme l’une des technologies dominantes dans les véhicules électriques et le stockage d’énergie stationnaire. Leur durée de vie plus longue et leur meilleure stabilité thermique les rendent moins exposées aux risques d’emballement, tandis que leur coût de production les positionne naturellement sur les gammes de volume. BYD et Tesla les intègrent massivement dans leurs véhicules destinés au grand public.
Gotion High-Tech, qui porte ce projet via sa filiale marocaine, est l’un des principaux fabricants mondiaux de cellules LFP, avec des implantations industrielles en Chine, en Allemagne et aux États-Unis. Sa décision de s’installer en Afrique du Nord répond à une logique précise : accéder aux marchés européens depuis un site à coûts opérationnels compétitifs, directement connecté aux routes maritimes méditerranéennes via les infrastructures portuaires de la région de Rabat-Salé-Kénitra.
Un saut qualitatif pour le Maroc
Ce projet ne surgit pas sans contexte. Le Maroc a construit, depuis une quinzaine d’années, une industrie automobile qui en fait l’un des premiers exportateurs africains du secteur. Les sites de Renault à Tanger et de Stellantis à Kénitra participent de ce positionnement, mais la valeur ajoutée marocaine y restait concentrée sur l’assemblage de motorisations thermiques.
La fabrication de batteries LFP représente un saut qualitatif dans cette trajectoire. Elle ancre le pays dans la partie la plus capitalistique de la chaîne de valeur du véhicule électrique. À mesure que les constructeurs européens accélèrent leur bascule vers l’électrique, disposer d’une capacité locale de production de batteries constitue un avantage compétitif pour attirer de nouvelles lignes d’assemblage orientées vers la mobilité décarbonée. Le taux d’intégration de 70 % annoncé laisse aussi entrevoir la constitution progressive d’un tissu de sous-traitants marocains chargés de fournir matériaux, équipements et services à l’usine.
Quand la BAD mobilise le capital privé
Au-delà du seul Maroc, cette opération illustre un changement de méthode de la Banque africaine de développement. En se positionnant comme arrangeur mandaté dans le cadre de la NAFAD, la BAD ne se limite pas à prêter des ressources publiques : elle cherche à déclencher un effet de levier en mobilisant jusqu’à 141 millions d’euros supplémentaires auprès d’investisseurs commerciaux. Sa crédibilité institutionnelle sert ici à réduire le risque perçu par les partenaires privés et à rendre le projet bancable à des conditions acceptables.
Ce modèle correspond à ce que la Commission économique pour l’Afrique (UNECA) appelle de ses vœux. En juillet 2026, son secrétaire exécutif, Claver Gatete, a plaidé pour que la finance africaine s’aligne davantage sur la production, en rappelant que le continent ne peut pas dépendre durablement des flux extérieurs. L’usine de Gotion Power Morocco devient ainsi l’un des premiers tests concrets de la NAFAD dans un projet industriel vert de grande envergure.
L’Afrique entre extraction de minerais critiques et production de batteries
Ce projet soulève une question structurelle qui dépasse les frontières marocaines. L’Afrique concentre une part significative des ressources mondiales nécessaires à la transition énergétique : lithium en Zambie et au Zimbabwe, cobalt en République démocratique du Congo, manganèse en Afrique du Sud. Pourtant, le continent reste largement cantonné à l’extraction et à l’exportation de matières premières brutes, laissant la transformation et la fabrication de batteries à des acteurs industriels en Asie et en Europe.
L’UNECA a rappelé à plusieurs reprises que cette configuration n’a rien d’inéluctable. La montée en gamme industrielle, adossée à des chaînes de valeur régionales, permet aux pays de capter une part bien plus large de la valeur produite par la transition énergétique mondiale. L’usine de Gotion Power Morocco, ancrée au Maghreb, offre une première preuve de concept : un pays africain peut accueillir une production industrielle intégrée de batteries, avec le soutien d’une institution multilatérale africaine et un partenariat industriel international.
Financement complémentaire, intégration industrielle et portée pour la NAFAD
L’approbation du prêt de la BAD marque une étape, pas un aboutissement. Les travaux restent à lancer, les 141 millions d’euros de financements complémentaires à finaliser auprès des partenaires identifiés, et l’écosystème local de sous-traitants à structurer pour atteindre le taux d’intégration de 70 % annoncé. Pour le Maroc, l’enjeu des prochains mois sera de transformer cette annonce en capacité industrielle opérationnelle, capable d’alimenter des lignes d’assemblage de véhicules électriques, qu’elles soient déjà présentes ou à venir sur le territoire.
Pour la BAD et la NAFAD, ce projet devient un cas de référence. Si le montage financier fonctionne et si l’effet de levier se matérialise comme prévu, d’autres projets industriels verts à travers le continent pourraient bénéficier d’un modèle de financement éprouvé. C’est précisément ce type de démonstration par l’exemple que l’architecture de financement africaine doit produire pour asseoir sa crédibilité au-delà des déclarations d’intention.














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