Les marchés financiers associent souvent l’Afrique à un risque élevé de non-remboursement. Les données contredisent cette perception. Selon une tribune publiée par Financial Afrik le 29 juillet 2026, le taux de défaut annuel sur les portefeuilles souverains africains se situe autour de 0,7 %, avec des taux de recouvrement qui restent élevés. Pourtant, les pays africains continuent de payer une « prime Afrique » estimée à environ 2,9 points de pourcentage au-delà d’un taux qui refléterait leur risque réel.
L’impact de cet écart est considérable. La Banque mondiale estime qu’il représente des dizaines de milliards de dollars de capacité d’investissement perdus chaque année. Pour comprendre l’ordre de grandeur : si un État africain lève 1 milliard de dollars sur les marchés à 9 % d’intérêt alors qu’un taux de 6 % serait plus conforme à son profil de risque statistique, il paiera 30 millions de dollars de trop par an, rien que sur cette émission. Multiplié par des dizaines d’émissions et de nombreux pays sur plusieurs décennies, le coût cumulé est considérable.
Ce que les marchés ignorent du profil de risque africain
Plusieurs facteurs contribuent à maintenir cette prime malgré de bons indicateurs de remboursement. La faible liquidité des marchés obligataires africains amplifie l’incertitude perçue : un marché peu liquide est difficile à quitter rapidement en cas de besoin, ce qui justifie une prime de liquidité aux yeux des investisseurs. Les méthodes de notation des grandes agences de crédit ne sont pas toujours adaptées aux structures économiques du continent. Les gestionnaires d’actifs internationaux tendent par ailleurs à traiter l’Afrique comme un bloc homogène, sans distinguer les trajectoires macroéconomiques très différentes du Kenya, du Sénégal ou du Ghana.
Le résultat est une perception du risque figée, déconnectée d’une réalité qui évolue. Des pays qui ont réformé leurs finances publiques, diversifié leurs économies ou renforcé leurs institutions continuent de payer la même prime que ceux qui traversent des crises. Ce manque de différenciation pénalise les bons élèves et représente une opportunité manquée pour les investisseurs en quête de rendements ajustés au risque réel.
L’effet multiplicateur des chocs de change
La volatilité des devises aggrave encore la situation. Depuis le début des tensions géopolitiques au Proche-Orient, 31 monnaies africaines se sont dépréciées, selon une seconde tribune de Financial Afrik, publiée le même jour et co-signée par des économistes et des représentants d’institutions financières. Pour les États qui ont contracté des dettes en dollars ou en euros, cette dépréciation alourdit mécaniquement le coût réel du service de la dette en monnaie locale.
La pression est concrète : plusieurs gouvernements africains doivent faire face à plus de 11 milliards de dollars de remboursements de dette au cours de l’année en cours, selon les mêmes auteurs. Dans un contexte de devises affaiblies, cela signifie consacrer davantage de ressources budgétaires au remboursement, au détriment des dépenses d’investissement. La prime de risque et les chocs de change se combinent ainsi pour contraindre doublement les finances publiques : l’un alourdit le coût à l’emprunt, l’autre gonfle le coût réel du remboursement.
La transition énergétique africaine, freinée par le coût du capital
C’est dans les secteurs les plus capitalistiques que l’impact de ce surcoût est le plus perceptible. Les projets d’énergie renouvelable, les réseaux de transport d’électricité, les infrastructures de stockage d’énergie nécessitent tous des financements longs, stables et abordables sur des horizons de 15 à 30 ans. L’Afrique dispose d’atouts réels dans ces domaines. Son potentiel solaire est parmi les plus élevés du monde, ses gisements de minerais critiques sont indispensables aux technologies bas carbone. Mais ces atouts restent inexploités si le coût de l’argent rend les projets non finançables à des conditions économiques acceptables.
Le déficit de financement pour atteindre les Objectifs de développement durable en Afrique est estimé entre 670 et 848 milliards de dollars par an, selon les données citées par Financial Afrik. Une partie de cet écart ne tient pas à l’absence de projets viables, mais au coût prohibitif du capital. Réduire la prime de risque de 2,9 points ne suffirait pas à combler ce déficit à elle seule, mais libérerait une capacité d’investissement que les données de remboursement souverain semblent pleinement justifier.
Réformer l’architecture financière : de la garantie aux marchés locaux
Face à ce diagnostic, les tribunes identifient plusieurs leviers d’action, en insistant sur leur caractère complémentaire : aucun ne peut fonctionner seul.
Le premier porte sur la réduction directe du coût du capital. Cela passe par une meilleure transparence des données financières disponibles sur les emprunteurs africains, par une réforme des méthodes de notation et par un recours accru aux garanties partielles des banques multilatérales de développement. Ces garanties permettent de couvrir une partie du risque perçu par les investisseurs privés, abaissant les taux exigés sans que les États soient contraints d’accepter des conditions de marché défavorables.
Le deuxième levier vise à réduire l’exposition aux chocs de change. Concrètement, cela implique de développer les financements en monnaie locale, qui protègent contre la dépréciation, et de mettre en place des mécanismes régionaux de stabilisation monétaire pour les économies les plus vulnérables. Ces approches visent à diminuer la part des dettes contractées en devises étrangères, qui reste le principal vecteur de fragilité lors des épisodes de tension sur le change.
Le troisième chantier concerne la mobilisation des ressources domestiques. Il s’agit d’élargir les bases fiscales et de structurer des marchés obligataires nationaux capables d’absorber une part croissante des besoins de financement des États. Ces réformes s’inscrivent dans un agenda plus large, qui inclut la révision du rôle des banques multilatérales, le Compact with Africa 2.0 du G20 et la position africaine commune sur la dette.
Un ajustement justifié par les données, conditionné à des réformes concrètes
La prime de risque africaine n’est pas une fatalité inscrite dans la géographie ou dans l’histoire du continent. Les données de remboursement souverain montrent qu’un ajustement vers des taux plus conformes au risque réel est statistiquement défendable. Mais corriger ce décalage suppose d’agir sur plusieurs fronts à la fois. L’information financière disponible sur les emprunteurs doit s’améliorer. Les instruments de garantie des banques multilatérales doivent se renforcer, tout comme les marchés de capitaux locaux. Les projets de transition énergétique et d’infrastructures ne peuvent pas attendre que les perceptions des marchés évoluent à leur propre rythme. Et les 11 milliards de dollars de remboursements attendus cette année rappellent que le coût de l’inaction est, lui, bien réel.
Photo : energychamber.org










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