AfCFTA : le cas du Gabon révèle les défis des PME africaines.

Auteur 11 septembre 2026 0
AfCFTA : le cas du Gabon révèle les défis des PME africaines.

Les 10 et 11 septembre 2026, le ministère gabonais du Commerce a réuni à Libreville les parties prenantes nationales pour valider la version révisée de la stratégie nationale AfCFTA du Gabon, avec l’appui technique de la Commission économique pour l’Afrique (CEA). L’ordre du jour couvrait les secteurs prioritaires, les chaînes de valeur identifiées, les mécanismes institutionnels de suivi et les priorités d’investissement en infrastructures logistiques.

L’exercice est plus concret qu’il ne paraît. Réviser une stratégie nationale AfCFTA oblige chaque pays à répondre à des questions précises : dans quels secteurs est-il possible de générer davantage de valeur ajoutée ? Vers quels partenaires régionaux orienter les investissements ? Quelles frictions douanières lever en priorité ? La CEA formule l’objectif clairement : « traduire les opportunités offertes par l’AfCFTA en gains économiques tangibles ». C’est là que se joue, pays par pays, l’effectivité de l’accord.

Pour le Gabon, dont les exportations restent très concentrées sur le pétrole brut et le manganèse, deux ressources qui bénéficient peu des préférences tarifaires intrarégionales, la stratégie révisée devrait identifier des filières à plus fort contenu industriel. La transformation du bois et l’agro-industrie figurent parmi les secteurs susceptibles de permettre au pays d’aller au-delà du rôle de fournisseur de matières brutes.

Un accord juridiquement en vigueur, une intégration qui tarde

L’AfCFTA est formellement en vigueur depuis 2021. Elle couvre les 54 États membres de l’Union africaine et repose sur des protocoles portant sur le commerce des marchandises, des services, les investissements et les règles d’origine. Or depuis son entrée en vigueur, le commerce intra-africain n’a progressé que d’environ 7 %, selon The Africa Report, un résultat que les institutions africaines jugent en deçà des ambitions initiales.

Une étude publiée le 10 septembre 2026 dans Financial Afrik identifie les freins structurels. Quatre leviers font défaut : le développement des chaînes de valeur régionales, la réduction des frictions commerciales (barrières non tarifaires, procédures aux frontières, délais de dédouanement), une application plus rigoureuse des accords régionaux existants, et le financement des biens publics continentaux que sont les infrastructures de transport, les réseaux d’énergie et les plateformes numériques. L’enchevêtrement des huit communautés économiques régionales (CER), dont plusieurs se superposent avec des régimes tarifaires distincts, complique encore la mise en cohérence de l’ensemble.

Les PME africaines face aux obstacles cumulatifs du commerce régional

L’étude de Financial Afrik formule un objectif que les décideurs répètent sans toujours en tirer les conséquences : faire de l’AfCFTA « la ZLECAf des PME africaines ». En l’état, le tissu entrepreneurial de nombreux pays reste insuffisamment structuré pour franchir les frontières de manière compétitive. Une petite ou moyenne entreprise qui veut vendre ses produits sur un marché voisin se heurte à des obstacles cumulatifs : accès au financement et aux garanties bancaires limité, absence de certification reconnue à l’échelle régionale, opacité sur les règles d’origine, et difficulté à accéder aux marchés publics transfrontaliers.

Le paradoxe est bien réel. L’AfCFTA ouvre théoriquement l’accès à un marché de plus d’un milliard de consommateurs. Mais les premières entreprises à bénéficier des préférences tarifaires sont souvent les grandes sociétés ou les opérateurs publics, qui disposent des ressources pour naviguer dans les procédures de conformité. Pour qu’une PME ghanéenne puisse écouler sa production au Sénégal sans friction excessive, il faut que les simplifications prévues par l’accord descendent jusqu’aux guichets douaniers et aux agents de contrôle. Ce travail de traduction institutionnelle progresse, mais lentement.

Le Gabon entre ressources brutes et montée dans les chaînes de valeur

La démarche gabonaise présente des caractéristiques qui en font un cas à la fois particulier et représentatif. Avec environ 2,5 millions d’habitants, le Gabon est un petit marché domestique. Sa localisation au cœur du golfe de Guinée en fait un point de passage potentiel entre l’Afrique centrale et l’Afrique de l’Ouest, à condition de disposer de corridors logistiques adaptés.

Le pays a engagé depuis plusieurs années une politique de montée en gamme dans la filière bois, en limitant l’exportation de grumes brutes pour favoriser la transformation locale. C’est précisément le type de démarche que l’AfCFTA est censée encourager à grande échelle : capter la valeur ajoutée sur le continent plutôt qu’exporter des matières premières. La stratégie révisée devrait, selon la CEA, définir des priorités d’investissement en infrastructures logistiques et les mécanismes de gouvernance pour en assurer le suivi. La modernisation du port de Libreville et le développement des corridors routiers vers le Cameroun représentent des investissements prioritaires identifiables, dont le financement reste à sécuriser.

Quatre leviers pour franchir l’écart entre texte et économie réelle

Les recommandations de l’étude ne restent pas au niveau des généralités. Le premier levier est le développement des chaînes de valeur régionales, en ciblant les secteurs où les pays peuvent se compléter plutôt que se concurrencer sur les mêmes exportations de base. Le second vise la réduction des frictions commerciales par la numérisation des procédures douanières et l’harmonisation des normes sanitaires, deux domaines où les progrès restent inégaux d’un pays à l’autre.

Le troisième levier, le plus politique, est l’application effective des accords déjà conclus au sein des CER. Plusieurs engagements sur la libre circulation des marchandises ou l’harmonisation tarifaire n’ont pas encore été transposés dans les législations nationales ni dans les pratiques des administrations douanières. Enfin, le quatrième levier concerne le financement des biens publics régionaux. Les infrastructures de transport interconnectées, les réseaux électriques et les plateformes de certification nécessitent des investissements collectifs dont le rendement dépasse les frontières nationales. La Banque africaine de développement et la CEA rappellent régulièrement que ces besoins se chiffrent en dizaines de milliards de dollars annuels, mobilisables uniquement via des mécanismes multilatéraux ou des partenariats public-privé structurés.

Ce que l’exercice gabonais révèle sur la mise en œuvre de l’AfCFTA

L’atelier de Libreville ne changera pas à lui seul la trajectoire de l’intégration africaine. Mais il illustre quelque chose d’essentiel : l’AfCFTA ne se met pas en œuvre par décret continental. Elle exige un travail d’appropriation nationale, secteur par secteur, frontière par frontière, qui mobilise des capacités institutionnelles que tous les États n’ont pas encore pleinement développées. Si la stratégie révisée du Gabon débouche sur des priorités opérationnelles, des financements identifiés et un calendrier crédible, le pays pourra servir de référence pour d’autres États engagés dans le même exercice. La vraie mesure du succès de l’AfCFTA dans les années qui viennent ne se lira pas dans le nombre de protocoles adoptés. Elle se mesurera au nombre de PME africaines qui auront effectivement traversé une frontière pour vendre ou investir à l’échelle régionale, loin des amphithéâtres de conférences.

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