Un recul de plus de 25 % des projets essentiels dans les pays en développement
Le Forum mondial de l’investissement 2026 a eu lieu à Doha sous le thème « Investir dans l’avenir », réunissant gouvernements, investisseurs institutionnels et dirigeants d’entreprise autour d’un constat partagé : malgré une légère hausse des flux d’investissement au premier semestre 2026, les projets dans les secteurs essentiels au développement sont en déclin. La Note de suivi sur les tendances de l’investissement, publiée par la CNUCED en marge de l’événement, révèle que les annonces de nouveaux projets dans les domaines des infrastructures, de l’énergie, de la santé et des systèmes alimentaires ont chuté de plus de 25 % dans les pays en développement sur la base des données annualisées pour 2026.
Ce paradoxe est particulièrement problématique pour l’Afrique. Les capitaux circulent globalement, mais ils contournent les marchés jugés trop risqués ou insuffisamment rentables à court terme. Pour un continent dont les besoins en infrastructures se chiffrent en dizaines de milliards de dollars par an selon la Banque africaine de développement, cette contraction touche précisément les secteurs qui conditionnent la transformation productive.
L’initiative mondiale de partage des risques : un levier potentiel pour le continent
Parmi les résultats concrets du forum, l’Initiative mondiale de partage des risques en matière d’investissement est celle qui suscite le plus d’intérêt du côté africain. Elle vise à mutualiser les instruments existants de garanties publiques, de co-investissement et d’assurance pour les rendre accessibles dans des marchés insuffisamment desservis.
Pour l’Afrique, où le coût du capital reste structurellement élevé par rapport aux autres régions, ce type de dispositif représente une piste concrète. Les primes de risque que les investisseurs internationaux appliquent aux projets africains ne reflètent pas toujours les fondamentaux économiques réels des pays concernés. Cette distorsion, bien documentée, est au cœur des efforts africains pour réformer la notation souveraine et développer des marchés obligataires locaux plus profonds. L’initiative de Doha s’attaque au même problème depuis l’amont : en mutualisant les risques entre acteurs publics et privés, elle vise à rendre bancables des projets qui ne trouvent pas de financement dans les conditions actuelles du marché.
La question pratique reste posée : quels États africains disposeront des capacités institutionnelles pour préparer des projets conformes aux exigences de ces dispositifs ? Pour y répondre partiellement, le forum a lancé un « Catalyseur d’investissement pour les infrastructures numériques », qui met à disposition une liste de contrôle et des ressources de renforcement des capacités pour aider les pays à structurer des projets finançables. Un guide d’investissement dédié aux infrastructures numériques et à l’intelligence artificielle est également en préparation.
Centres de données et IA : un risque de décrochage pour l’Afrique
Les données publiées en marge du forum dessinent une autre ligne de fracture. Les investissements annoncés dans les centres de données au sein des économies en développement ont chuté de 32 milliards de dollars, selon la CNUCED. À l’heure où les infrastructures d’intelligence artificielle attirent des dizaines de milliards dans les économies avancées, ce recul creuse un écart supplémentaire entre l’Afrique et les pays riches dans la révolution numérique.
Ce constat s’inscrit dans un contexte déjà tendu : l’Afrique présente l’un des déficits d’infrastructure numérique les plus importants au monde, avec des coûts de connectivité élevés et des taux de pénétration du haut débit fixe encore faibles dans de nombreux pays. Si des progrès sont enregistrés dans certains domaines, comme le mobile ou les énergies renouvelables, les infrastructures de traitement et de stockage des données ne suivent pas la même dynamique.
Le forum de Doha a abordé cette tension en prévoyant des principes pour un investissement responsable dans l’IA, couvrant la transparence, la durabilité et les priorités de développement. Ces principes sont encore en cours d’élaboration. Ils posent néanmoins une question concrète pour les gouvernements africains : sont-ils en position d’influer sur ces règles du jeu, ou resteront-ils en position de récepteurs de standards conçus ailleurs ?
Les pays du Golfe, nouveaux intermédiaires entre l’Asie et l’Afrique
Un rapport préliminaire de la CNUCED sur les investissements du Conseil de coopération du Golfe (CCG), publié en marge du forum, apporte un éclairage sur la recomposition des flux de capitaux vers l’Afrique. Selon ce document, les membres du CCG s’imposent progressivement comme un « pont d’investissement » reliant les capitaux asiatiques aux marchés d’Afrique, d’Europe et d’Amérique du Nord, avec une attention particulière aux infrastructures et à la transition énergétique.
Pour les pays africains, cette montée en puissance des investisseurs du Golfe ouvre des perspectives concrètes de diversification des sources de financement, au-delà des partenaires occidentaux traditionnels ou des institutions financières multilatérales. Les fonds souverains du Golfe peuvent co-investir avec des acteurs publics africains sur des projets de long terme et absorber une partie du risque initial, en apportant une expertise en structuration de financement d’infrastructure qui fait encore défaut dans certains pays du continent.
L’articulation entre cette dynamique et les nouveaux instruments de partage de risques discutés à Doha mérite d’être suivie de près. Si ces deux leviers convergent sur des projets africains concrets, ils pourraient modifier de façon sensible les conditions dans lesquelles le continent accède aux marchés de capitaux internationaux.
Solutions africaines endogènes et instruments globaux : une double dynamique
Ce qui distingue le moment présent des cycles précédents de promesses d’investissement, c’est la coexistence de deux dynamiques complémentaires. D’un côté, des instruments globaux, comme ceux présentés à Doha, cherchent à canaliser des capitaux privés vers des marchés insuffisamment desservis. De l’autre, le continent développe ses propres outils pour réduire sa dépendance aux conditions fixées de l’extérieur : agences de notation souveraine africaines, marchés obligataires régionaux, mobilisation de l’épargne domestique.
Pour les gouvernements africains, l’enjeu est de s’inscrire dans ces deux dynamiques à la fois. Cela suppose d’investir dans la préparation de projets bancables et dans le renforcement des institutions nationales de promotion des investissements, ainsi que dans des réformes du climat des affaires capables de convaincre des investisseurs internationaux attentifs à la stabilité juridique et contractuelle. Ce travail de fond, moins visible que les annonces de forum, déterminera en grande partie la capacité des pays africains à convertir les déclarations de Doha en flux de capitaux réels.
Instruments lancés à Doha et prochaines étapes pour les économies africaines
Les conclusions du Forum mondial de l’investissement ne transformeront pas le paysage du financement africain du jour au lendemain. L’Initiative mondiale de partage des risques reste à déployer, les principes pour l’IA sont encore en discussion et le Guide d’investissement pour les infrastructures numériques n’est pas encore publié. Mais la fenêtre est ouverte. Pour les pays africains, la priorité est désormais de se doter des capacités nécessaires pour en tirer parti : structurer des portefeuilles de projets et former des équipes spécialisées dans le financement mixte, tout en négociant des partenariats qui incluent des exigences claires de valeur ajoutée locale. La prochaine étape ne se jouera pas à Doha : elle se jouera à Dakar, Nairobi, Abidjan et Addis-Abeba.














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